Lorsque les Français consultent leurs media aujourd’hui pour s’enquérir de l’état de la rébellion des banlieues, voici ce qu’ils y découvrent :
"Trente-quatre policiers ont été blessés lors de la onzième nuit de violences dans les banlieues françaises. Au moins 839 véhicules ont été incendiés et 186 personnes ont été interpellées".
La fête au passif, comme l’écrivait Stéphane Juffa dans son analyse de samedi, règne en maîtresse sur la couverture des événements chez nos collègues tricolores. La citation que je viens de reproduire appartient au titre principal du Figaro électronique de ce matin mais on retrouve cette forme de présentation dans tous les quotidiens de l’Hexagone, de même que sur les supports radiophoniques et télévisuels. Dans le Monde, dans Libé et dans l’Obs, pour ne citer qu’eux, cette énumération totalement impersonnelle des faits occupe des dizaines de lignes.
Le public a ainsi le droit de prendre connaissance du bilan des dégâts des affrontements de la nuit précédente, du nombre d’émeutiers interpellés et des bilans consolidés des dommages depuis le début des troubles, il y a une dizaine de jours, mais c’est à peu près tout. Encore s’agit-il de bilans très généraux, corrects par les chiffres qu’ils présentent, mais ne reflétant en aucune manière l’ampleur du phénomène, pas plus que ne fournissant le moindre détail des événements spécifiques survenus par pôle d’affrontement.
Soyons encore plus précis : on narre, dans un style télégraphique, les péripéties advenues sur des sites-échantillons d’affrontements, probablement ceux qui ont été les plus touchés par les insurrections de la nuit précédente. Encore, lors de ces descriptions-témoins, nos confrères se contentent-ils de dresser le bilan particulier de ces heurts spécifiques, comme à Evreux ou à Lille ; on apprendra combien de voitures y ont été incendiées, de restaurants, de magasins, d’usines, de mairies, de commissariats et d’écoles y ont été détruits. Dans ces bilans particuliers, on fait peu de cas des églises attaquées, comme à Lens, à Strasbourg (ces deux agressions ont néanmoins été rapidement mentionnées dans le 13 heures de France 2) et à Sète, ou des cocktails Molotov lancés contre des synagogues, ce type d’infos se voyant désymbolisé dans le lexique très encadré et succinct dont on se sert pour annoncer cette jacquerie. En ce qui concerne les lieux de cultes attaqués, on s’arrêtera plutôt à cette grenade lacrymogène lancée dans une mosquée par une main anonyme.
La couverture événementielle proposée par nos confrères fait penser à celle d’incidents survenant dans une contrée lointaine et dont, à cause de ladite distance et de l’impossibilité de constater les faits sur place, on ne pourrait dresser qu’une image globale et imprécise au plan de l’information. Pourtant, cela se passe en France.
On saisira mieux les lacunes dont nous parlons en consultant la carte des émeutes de la nuit dernière, telle qu’elle figure sur l’édition papier de France-Soir et qu’elle vient d’être présentée au JT de FR2 de ce lundi. Un simple coup d’œil sur cette carte fait instantanément comprendre que c’est le pays tout entier qui est mis à feu et à sang par la révolte des séditieux musulmans des banlieues. Que les informations proposées par le consensus Al-Dura des media nationaux ne permettent pas véritablement aux Français de réaliser ce qui leur arrive.
Les media français sont passés du stade de la mal-information à celui de la désinformation, et maintenant que des événements graves se produisent devant leurs maisons, ils ont atteint le stade de la non-information. Vous qui nous lisez savez fort bien que nous ne nous contentons pas de slogans et n’avons aucun goût pour la provocation gratuite, aussi, permettez-moi d’illustrer en quelques mots ma dernière constatation : l’information concernant une situation conflictuelle ou insurrectionnelle se compose de l’identification des protagonistes, des miliciens ou des terroristes ou des guérilleros qui constituent ces groupes. Elle comprend des reportages de terrain pour décrire ses péripéties. Des interviews des leaders, des noms des meneurs et des personnes appréhendées.
Pour comprendre, comparez les lacunes que je constate avec les comptes-rendus de l’AFP concernant les arrestations par l’armée israélienne d’individus suspectés de s’être livrés à des actions terroristes. On y trouve leur nom, les motifs distincts pour lesquels ils sont recherchés, leur âge, leur situation familiale, leur adresse, la description détaillée de leurs blessures s’ils sont blessés, la version des faits donnée par les forces de sécurité israéliennes (lorsque l’AFP n’oublie pas de la leur demander !) et celle proposée par leurs adversaires. Et puis les agences diffusent des photos des protagonistes et des blessés.
Pour la rébellion des banlieues, se déroulant dans son jardin, l’agence française officielle de presse n’a diffusé aucune information de ce type. C’est bien simple, depuis la publication des noms des deux malheureux adolescents, Zyed et Bouna, électrocutés à Clichy-sous-Bois, même en fouillant de fond en comble les articles de mes confrères, je n’y a pas trouvé, ne serait-ce que le nom d’un seul protagoniste.
Mille deux cents personnes ont bien été appréhendées par les forces de police mais le public ignore tout d’elles, ce qui leur est reproché, leurs motivations, à quelle confrontation elles ont pris part, à quel groupe elles appartiennent, etc.
C’est ce choix délibéré des media français − mais ô combien étrange de par son unanimisme et par la soumission aux desideratas du régime qu’il amène à suspecter ! − qui fait que les Français ont désormais l’impression que leur pays est "dévasté par X". France contre… Ce qui aboutit à l’auto-ignition des incendies et à l’abus outrancier − ne craignons pas de dire ridicule ! −, de l’usage de la forme passive.
A la Ména, nous hésitons sérieusement à envoyer nos reporters spécialistes du terrain en Palestine et au Liban, couvrir professionnellement la rébellion des banlieues. Les Français sauraient enfin, avec quelque minutie, ce qui se passe chez eux.
Ce serait utile, car les derniers épisodes de la révolte, pour lesquels nous avons recueilli des témoignages fiables et directs, y compris celui d’un policier, laissent à penser que la rébellion ne fait pas que s’étendre mais aussi qu’elle menace de se muer en une véritable guérilla urbaine.
Cela s’est passé cette nuit à Grigny en Essonne (voir la carte) ; une ville de 25'000 habitants. Pour la première fois depuis le début des troubles, on a pu y observer la mise en œuvre d’une opération de guerre de la part des émeutiers musulmans du quartier de la Grande-Borne dans cette cité. Voici les faits : un petit nombre de membres de la rébellion a d’abord bouté le feu à quelques véhicules dans un parking ; puis ils ont eux-mêmes alerté, sous le couvert de l’anonymat, les forces de l’ordre, qui se sont rapidement rendues sur les lieux avec un peloton de 25 policiers. Mais il s’agissait d’un guet-apens tendu dans les règles de la guérilla urbaine ; dès l’arrivée des fonctionnaires, une centaine d’éléments insurgés ont fait irruption de diverses planques et les ont encerclés, les noyant sous des jets de pierres, de cocktails Molotov et… d’armes à feu.
La police de Grigny dépêcha aussitôt tous les renforts qu’elle tenait à disposition et c’est ainsi une soixantaine d’hommes qui, au bout de quelques minutes, fit face aux émeutiers. Seconde surprise pour les forces de l’ordre, leurs agresseurs avaient également prévu des renforts qu’ils n’avaient pas engagés dans la confrontation initiale, et, par conséquent, au moins une centaine d’émeutiers supplémentaires vinrent participer à la bataille et faire pencher son issue au profit des insurgés.
Au moment le plus délicat de leur intervention, les policiers se trouvèrent complètement encerclés et à court de munitions, alors que leurs opposants continuaient à faire usage d’armes à feu. A ce moment-là, nous rapporte un policier, "nous n’avions d’autre recours, pour nous défendre, que de viser nos agresseurs avec les blocs de pierres dont ils nous avaient couverts".
Finalement, c’est grâce à l’intervention d’une 3ème force de police, forte d’une quinzaine d’unités, que les fonctionnaires parvinrent à dégager leurs camarades et à se retirer du champ de bataille, l’abandonnant temporairement aux émeutiers. Au cours de ce guet-apens, deux policiers ont été sérieusement touchés par des tirs d’armes à feu, l’un de leurs camarades faisant la constatation que "si ces deux collègues n’avaient pas porté de gilets pare-balles, ils y seraient probablement passés". Un autre policier a déclaré aux media que l’opération montée par les rebelles avait pour objectif de tuer des policiers.
La bataille à Grigny aura duré deux heures !
Même une analyse à chaud, sans en posséder tous les éléments, et à distance de cet évènement, mène à la conclusion que les auteurs de cette attaque étaient adéquatement organisés et qu’ils ont parfaitement géré les paramètres stratégiques et tactiques de leur coup de main. Ainsi, il est évident qu’ils avaient recueilli des informations fiables relatives au nombre d’hommes dont disposaient les forces de l’ordre ainsi que de leurs réserves et de leur dotation en armes et en munitions.
Ces observations à caractère véritablement informationnel doivent fournir certaines indications à l’autorité politique française quant aux capacités de l’insurrection. Elles démontrent en tous cas que l’accident survenu à Clichy-sous-Bois n’était que le prétexte au déclenchement des troubles (un peu comme la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées à la veille de l’Intifada). Quant à qualifier correctement ceux qui commettent des actes tel celui de Grigny, Nicolas Sarkozy se fourvoie ; il ne s’agit ni de racaille ni de voyous mais de membres de groupes de guérilla urbaine (non pas des terroristes, pour le moment en tous cas, puisqu’ils évitent de s’attaquer systématiquement à des civils) oeuvrant avec détermination afin de déstabiliser l’ordre public. Et cette constatation me semble autrement plus préoccupante.
En tout état de cause, le ministre de l’Intérieur n’a fait que décrire les émeutiers et non l’ensemble de la population des banlieues, bien entendu. A ce niveau de détérioration de l’ordre public, présenter à cette racaille des excuses, fussent-elles uniquement symboliques, participerait à lui conférer dans les banlieues les statuts de protecteur général et de porte-parole. Une telle erreur consacrerait l’abandon durable des 6 à 700 zones de non-droit qui persillent la France et préparerait à une deuxième Intifada, amplement plus sanglante et encore plus complexe à gérer
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